Jean Nollet, auteur de plusieurs ouvrages, études, articles et autres travaux académiques internationaux, est professeur au service de l'enseignement des Opérations et de la
Logistique, à HEC Montreal et est titulaire de la chaire Gestion des approvisionnements. En tant qu’expert reconnu de la fonction Achat, Il a accepté de répondre à mes questions ci-dessous et de
nous livrer son point de vue sur l’évolution de la fonction Achats.
J.D. : En tant que professeur titulaire au sein de HEC Montréal, spécialiste du management des Opérations avec plusieurs livres et études à votre actif, vous bénéficiez d’une position
d’observation intéressante sur la fonction achat. Comment définiriez-vous l’état de la fonction Achat dans les organisations internationales aujourd’hui ?
J.N. : Que l’on se fie aux nombreux articles publiés dans le domaine des achats ou aux discussions avec les gestionnaires Achat, on constate une progression de la fonction au
cours des 30 dernières années. Certains prétendent que cette progression a été assez rapide. Cependant, en y regardant de plus près, on constate qu’elle a été plus lente que ce que pouvaient
laisser supposer les écrits.
Comme partout ailleurs, il y a place à amélioration, entre autres au niveau de la formation des personnes faisant partie de la fonction Achat. Ce ne sont pas nécessairement des
spécialistes du domaine qui y oeuvrent ou même qui sont à la tête du service. Même si presque tout s’apprend, on n’utilise pourtant pas souvent cette même approche dans un service tel que
Finance.
Les organisations internationales sont souvent celles vers lesquelles on se tourne à titre d’exemple de bonnes pratiques. Pourtant, ce n’est pas la taille qui détermine les
meilleures pratiques, quoique la fonction Achat s’y porte mieux qu’auparavant en termes d’importance reconnue.
Mais globalement, c’est l’intérêt croissant de beaucoup de jeunes diplômé-e-s pour le domaine qui constitue l’un des meilleurs gages de l’évolution de la fonction Achat dans
le futur.
J. D. : Quels sont selon vous les trois principaux challenges que les organisations achats devront relever dans les années à venir ?
J.N. : Tout d’abord, celui d’attirer les meilleurs éléments dans ce milieu. En effet, un service, une fonction et un domaine ne peuvent être meilleurs que les personnes
y oeuvrant. C’est un effort continu à faire par celles et ceux qui croient en les Achats.
Ensuite, celui de convaincre la direction générale et les autres services qu’au-delà des économies, il y a tellement plus que contribue la fonction Achat. Quoiqu’on en dise,
l’accent est encore surtout mis sur la mesure des économies réalisées, lorsque vient le temps d’évaluer la performance d’un service Achat.
Finalement, même si la disponibilité des biens et services a souvent été prise pour acquis, cette période achève. À un niveau macroscopique, on n’a qu’à regarder les efforts
de plusieurs pays pour s’approprier le contrôle d’entreprises du secteur des matières premières. Qui contrôle à la source pourra dicter les règles par la suite.
J.D. : Quels profils seront nécessaires pour faire face à ces challenges ?
J. N. : J’hésite à parler d’un profil particulier, car c’est la variété des profils qui s’avère intéressante pour un domaine. Cependant, il est clair que la
formation sur le tas – peu importe à quel niveau hiérarchique – devra laisser sa place à une formation axée sur des volets clairement associés au domaine des Achats. Il est important d’avoir des
gens avec de l’ouverture à l’apprentissage et au fait de suivre de la formation supplémentaire dans le domaine, mais tant mieux si les personnes détiennent déjà un diplôme spécialisé en
Achats.
Vous ne serez guère surpris de savoir que les employeurs recherchent avant tout des personnes flexibles avec une très bonne capacité de s’exprimer verbalement et par écrit.
En fait, c’est le volet interpersonnel qui prime souvent. La différence avec auparavant, c’est qu’une attention plus particulière – et donc une place plus importante – est accordée à la formation
reliée aux Achats.
Personnellement, je privilégierais une personne ouverte aux autres cultures, qui parlerait plusieurs langues, qui aurait suivi au moins quelques cours utiles pour le poste
sur lequel elle applique, mais qui démontrerait un enthousiasme pour le domaine Achats.
J.D. : Quel regard portez-vous sur la formation des business schools quant au métier des achats ?
J.N. : Il est impossible de porter un jugement global sur la valeur des cours. Par ailleurs, ce qui importe est qu’il y ait de plus en plus de cours
dans les domaines connexes. On n’a qu’à penser aux cours sur la Supply Chain, cours qui ont été ajoutés dans des dizaines d’université, suite à l’importance reconnue du domaine : qui
approvisionnait alors les entreprises en diplômé-e-s qui s’y connaissaient ? Peu d’institutions. Voyant là une belle opportunité, certaines institutions plus avant-gardistes ont osé y aller
d’une série de cours et même de diplômes, alors que la majorité des autres ont plutôt opté pour quelques cours additionnels dans le domaine.
Tout comme c’est le cas pour les autres organisations, les business schools vont là où est le marché…
J.D. : Comment analysez-vous l’impact croissant des marches émergents, les fameux " Low Cost Countries ", sur les stratégies achats? En effet, de plus en plus
d’entreprises non seulement s’approvisionnent en Asie mais en plus délocalisent leur service Achat sur place. Voyez vous dans ce phénomène une tendance structurelle ?
J.N. : Depuis surtout 5 ou 6 ans, l’accent des entreprises est clairement mis sur le rendement aux actionnaires plus que sur les employé-e-s ou même les clients.
Évidemment, il faut plaire aux deux derniers groupes pour demeurer en affaires. Cependant, il y a un déséquilibre grandissant entre ces trois éléments de la triade (nom utilisé par mon collègue
Joseph Kélada, un expert international du domaine de la qualité).
L’orientation vers l’Asie n’est qu’un exemple de cette situation. Si les clients veulent payer le moins cher possible, une organisation s’approvisionnera là où c’est moins
cher, qu’il s’agisse de services ou de biens. Pourtant, lorsqu’il s’agit de pertes d’emploi locales – et surtout dans leur propre famille – les gens pensent autrement ; mais il est trop
tard. Ce type de décision de délocalisation ne peut être modifié constamment, vu les efforts qui y sont investis.
Quand d’autres facteurs que le prix s’avéreront plus importants (par exemple, la fabrication locale), alors il y aura des changements. Mais la structure économique des pays
occidentaux est déjà grandement modifiée, avec les nombreux impact sociaux qui en ont résulté.
J.D. : Vous avez beaucoup travaillé sur les notions d’intuition. Cependant, les nouvelles technologies offrent aux acheteurs des outils puissants très
attractifs tels que le e-procurement (enchères inversées, places de marchés…) laissant peu de place a l’intuition. Selon vous, quelle place devrait être laissée a l’intuition au sein des
organisations achats ?
J.N. : Vous avez raison de dire que les nouveaux outils laissent moins de place à l’intuition, car le domaine de la logique et des systèmes est à l’image de la société
corporative : avoir un contrôle grandissant sur ce qui est moins connu ou qui cause des fluctuations dans le système. On n’a qu’à penser à l’automatisation qui vise souvent davantage à
réduire les problèmes de main-d’œuvre qu’à être plus productif.
L’intuition est avant tout une question individuelle, plutôt qu’organisationnelle. Une personne utilisant son intuition à un endroit aura tendance à l’utiliser ailleurs
également, peu importe les systèmes. Une fois qu’on réalise la puissance de l’intuition, on s’en sert plus régulièrement, les systèmes n’étant là que pour aider la prise de décisions. En fait,
souvent, on connaît la réponse, mais on doit la justifier de façon logique. Évidemment, pourquoi ne pas utiliser un système approprié lorsqu’il est disponible ? Mais la même chose est vraie
de l’intuition : pourquoi ne pas l’utiliser à son plein potentiel, puisqu’elle est toujours disponible ?
J.D. : Je vous remercie pour vos réponses et le temps que vous nous avez accordé.
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